COTE-D'IVOIRE : Le sang des Ivoiriens n'a pas suffi pas à leur salut

Posted August 12, 2013 no picture Amon Remy Mallet

no picture Amon Remy Mallet View Profile
Member since July 12, 2013
  • 13 Posts

"Sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon". Ce passage de l’évangile fait allusion au sang du christ versé sur la croix, lors de sa crucifixion, pour le pardon des péchés des hommes sur la terre. Cette pénitence devrait alors ouvrir la voie au salut et à la vie éternelle pour ceux qui auront cru à Jésus.

Or, le sang est le liquide qui n’a pas manqué de couler en Côte-d’Ivoire. Des millions de litres se sont répandus dans ce pays depuis plus d’une décennie. Les quantités les plus importantes sont tombées lors du conflit qui a suivi l’élection présidentielle de 2010.


Mais à l’inverse de celui du Christ, le sang des Ivoiriens peine à leur ouvrir les portes du salut, c’est-à-dire du développement à tous les niveaux. Apparemment, il n’a pas servi à grand-chose. Où peut-être que l’effet escompté ne s’est pas encore produit. Des millions de litres qui auraient permis de sauver ces nombreux malades qui meurent chaque jour dans les hôpitaux à cause de sévères hémorragies.

Aujourd’hui en Côte-d’Ivoire, les libertés de penser sont guillotinées. Il faut tourner sa langue 777 fois avant de parler. Je comprends pourquoi La lettre au président de l'artiste Billy Billy a été censurée.

Un des premiers avertissements que j’ai reçu est d’éviter d’aborder les sujets politiques. « Maintenant là, on ne sait pas qui est qui », m’a lancé, à Bouaké, un de mes interlocuteurs. Une phrase qui dégage l’atmosphère de méfiance et de frayeur qui habite les Ivoiriens. Cette ville qui était autrefois la deuxième plus importante du pays après Abidjan est aujourd’hui en voie de sous-développement. Bastion de la rébellion armée de 2002, Bouaké semble n’avoir pas encore bénéficié des retombées de son soutien à ceux qui actuellement sont aux commandes.

BOUAKE RESTEE EGALE A ELLE-MÊME

Des axes routiers dégradés, des routes peu carrossables décorent le paysage. On peut voir des vitres de sociétés brisées au centre-ville. Bouaké garde les traces des combats d’il y a 11 ans et avance à reculons. Rien n’a réellement changé. Si, j’oubliais. « Alassane Ouattara ». C’est le nouveau nom que porte l’Université d’une ville « hors la loi ».

Dans les rues, les motos dominent les taxis. Un nouveau business qui attire beaucoup de jeunes. Madou travaille plus de 8 heures par jour avec sa moto. A raison de 2000frs CFA comme versement à son patron à la fin de la journée, il tente tant bien que mal de joindre les deux bouts. Ils sont parfois plusieurs à utiliser le même engin dans la journée. Sa moto n’a aucun papier administratif et Madou ne porte pas de casque. Pourtant, il n’a aucune crainte envers les policiers. « A Bouaké comme il n’y a pas de loi, c’est pas trop grave. On s’arrange avec eux », me confie-t-il. Un arrangement aux airs de racket. Que dire si les conducteurs n’étant pas en règles sont complices des hommes de lois.

Ce qui changé aussi dans cette ville du centre du pays, c’est le gout des femmes pour la locomotive à deux roues. On ne ferait aucune différence avec une ville comme Bamako ou encore Ouagadougou.

SECURITE FRAGILE

Ce grand village qu’est devenu Bouaké peine à attirer les habitants qui ont délaissé leurs maisons pour rejoindre la capitale, après 2002. Souvent, ils n’ont plus les moyens de construire des habitations qui, sous le poids du temps, ont pris un sacré coup. Parfois, elles sont habitées par des anciens combattants et les procédures pour les récupérer sont longues.

Ces anciens combattants qui n’ont pas été intégrés dans la nouvelle armée se transforment en bandits de grands chemins. Ils deviennent des coupeurs de routes dans les villages qui avoisinent Bouaké créant ainsi l’effroi chez les populations. Leurs frères d’armes retenus dans l’armée érigent des check points sur les tronçons pour tenter de surveiller les villageois. Mais ces postes de contrôle ouvrent la voie à de nombreux rackets. C’est dommage quand on doit payer l’État pour que ses agents assurent notre propre sécurité.


Avec tous les maux que connaît la ville, elle n’a pas fait partie de la grande visite du chef de l’état lors de sa visite hyper médiatisée par la chaîne de télévision publique dans le Grand Nord. La visite effectuée début Juillet n’a pas manqué de faire l’objet d’un publireportage sur la chaîne Vox Africa. Sa tournée s’est résumée à des promesses lancées à des gens qui avaient l’air d’oublier qu’il en avait déjà faites lors de la campagne électorale 3 ans auparavant.


Bouaké n’a donc pas à s’en faire. Si certains croient que la ville a été oubliée lors de cette visite, d’autres estiment que l’actuel dirigeant craint plutôt pour sa sécurité. On comprend mieux la présence de « toubabs » dans sa garde rapprochée. Que craint-il ? Un coup d’état ou un renversement ?

Il rentrera dans l’histoire s’il arrive à en échapper. Car, en Côte d’Ivoire après Houphouët, aucun chef d’État n’a quitté le pouvoir sans y avoir été contraint.

L’IMPASSE D’UNE JUSTICE ÉQUITABLE

S’il y a un mot qui est sur les lèvres de tous les ivoiriens, c’est la justice. A gauche, on n’a pas cessé de réclamer la libération des prisonniers politiques et le dégel de leurs comptes. Des comptes qui seraient très bien garnis et qui mériteraient un passage à la loupe. Car, à l’époque des « refondateurs » (appellation de personnes appartenant au gouvernement du président Gbagbo), l’argent circulait à flots. Mais comment fouiner dans les avoirs d’opposants quand dans ses rangs, il existe des milliardaires à la fortune douteuse ? On attribue l’érection de maisons luxueuses dans la capitale à des proches de l’actuel homme fort. Des personnes qui se seraient enrichies des conséquences de la fluidité et de l’imperméabilité des frontières. D’autres ne manquent pas de souligner l’implication de certains chefs de guerre dans d’importants trafics de stupéfiants.
Mais s’il y a une personne dont la libération est non négociable pour ses fidèles, c’est bien Gbagbo. Malgré son incarcération dans une prison de la station balnéaire de Scheveningen aux Pays-Bas, il n’existe pas de jours où il ne fait pas gémir la presse de son pays. Le président du Front Populaire Ivoirien (FPI) est en quelque sorte l’absent le plus présent.

Son dossier étant entre les mains des juges de la Cour Pénale Internationale après avoir été livré sans dignité aucune et sans prospection de ce que cela pourrait avoir comme conséquence , aujourd’hui sa libération ne dépend plus d’Abidjan. L’insuffisance des charges à son endroit étonne plus d’un. Comment expliquer la carence de preuves envers un homme présenté par ses détracteurs comme ayant des relents nazis ou encore fascistes ? Quelles pourraient être les conséquences de sa libération ou de sa condamnation dans le tissu social ivoirien très fragile ?

Pour qu’il y ait une véritable justice, il faudrait que les crimes commis par les ex-rebelles soient élucidés. Ce ne sont pas les rapports qui font défaut. Mais, comment couper l’arbre qui te donne de l’ombre ? Peut-être qu’on peut commencer par les petites branches.

Aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, on a l’impression d’être dans un pays militaire tant les patrouilles des hommes armés et ceux de l’ONU sont fréquents.


Sur quels fondements repenser la société Ivoirienne ? Comment ramener la paix définitive et une réconciliation pérenne ? Comment inciter toute la population à avoir un idéal commun ? Comment ramener les Ivoiriens autour de l’essentiel, qu’est le vivre ensemble pour le développement ? Comment « dés-ethnisicer » la politique ? Sur quelles bases assoir la nature de nos rapports et échanges commerciaux avec l’extérieur ? Comment transformer l’armée divisée en une républicaine ?

Ce sont là autant de questions capitales et non exhaustives auxquelles le pays n’a pas encore donné de réponse satisfaisante, et qui conditionnent d’une manière décisive la naissance d’une société ivoirienne moderne et cohérente.

Permettez-moi de ne pas répondre, je n’ai jamais fait campagne sous le signe de la « solution ». Ne pouvant prétendre mieux imiter le chant de l’oiseau en sa présence, je préfère laisser cette tâche à celui qui en a les prérogatives. En attendant, j’espère que le sang des innocents aura servi à quelque chose.

Rémy MALLET
Journaliste -Blogueur



paix en côte-d'Ivoire bouaké réconciliation libération de gbagbo instabilité en côte-dIvoire justice des vainqueurs en Côte-d'Ivoire politique ivoirienne




comments powered by Disqus

Learn More