Vindicte populaire et vengeance policière : Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’affaire Antsakabary ?

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©Tinah Randria

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Ceci est l’histoire d’une arrestation qui a conduit à la mort de deux policiers, à la flambée (au sens propre) d’un village entier et à une controverse d’emblée nationale. J’ai hésité au départ à relater cette histoire puisqu’à priori elle ne fait que souligner les problèmes actuels de mon pays, mais aussi parce qu’il m’a fallu tout ce temps pour trouver le côté positif de cette affaire. Maintenant que j’ai un peu de recul, je peux raconter l’histoire à ma façon avec un regard moins pessimiste. Et finalement, il y a des leçons à tirer qui s’appliquent à tous les citoyens, même ceux qui vivent dans un pays dont les conjonctures politiques et économiques sont différentes.

Lynchage de deux policiers

L’histoire commence dans un village de la commune d’Antsakabary. C’est un endroit reculé et enclavé au nord de Madagascar. Pour vous donner une idée, il faut environ 12 heures de marche sans arrêt pour rejoindre le chef-lieu du district, Befandriana-Nord. Nous n’en avons jamais entendu parler à la radio ou à la télévision jusqu’au 18 février, le jour où les villageois ont poignardé à mort deux policiers chargés de faire une arrestation. Selon les témoignages recueillis par la presse, ces derniers ne sont pas juste venus pour exécuter une décision judiciaire, mais ils en ont profité pour soutirer de l’argent aux villageois.

Incendie dévastateur

La nuit de cette vindicte populaire, une quarantaine de policiers est descendue sur place. Selon les villageois, ils sont venus pour incendier leurs demeures, les torturer et piller leurs réserves de nourriture. La vengeance ne s’est pas arrêtée à ce village, mais s’est étendue aux cantons des environs, ce qui a alourdi le bilan des dégâts. Selon le maire du chef-lieu d’Antsakabary, environ 487 habitats ont été incendiés. Il a également déclaré avoir subi des violences physiques.

Affaires controversées

De son côté, la police nie ces allégations. Le ministre de la Sécurité publique a même déclaré au cours d’une conférence de presse qu’un pyromane est à l’origine du feu. Cette déclaration a été rapidement invalidée par la presse, les élus du district, ainsi que le clergé de la commune. À la suite d’un conseil des ministres, le 2 mars, ledit ministre a été limogé.

À l’heure actuelle, une enquête judiciaire est toujours ouverte pour élucider cette affaire. Néanmoins, la commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH) a rendu public le résultat de son enquête qui révèle une violation des droits de l’homme à l’égard des policiers morts ainsi qu’aux villageois victimes d’incendie criminel et de violences physiques.

Une quête de justice ?

Je ne vais pas alimenter la controverse ni devancer la justice dans son travail. Mon objectif est de partager ma propre réflexion. À mon avis, aussi bien les villageois que les policiers ont tous eu tort de réagir de la sorte. Cependant, quand la confiance dans le système judiciaire est ébranlée, il est très difficile de refouler la tentation de faire justice soi-même. Je suis convaincue que les deux camps sont animés d’une bonne intention qui est d’obtenir justice.

D’un côté, les villageois ne supportent plus la corruption et les rackets que les policiers font à longueur de temps. Ils ont perdu confiance au corps étatique qui est censé les protéger. Le comportement des deux policiers chargés de faire l’arrestation a été la goutte d’eau qui a fait déborder la vase. De leur côté, les policiers semblent juger la peine de mort trop sévère pour de pareils actes. Ils sont déterminés à venger la mort de leurs confrères. Bien que possible, il est très difficile de faire condamner une commune entière pour meurtre et complicité de meurtre. Ainsi, j’imagine que les policiers ont choisi de court-circuiter la justice afin de s’assurer que toutes personnes impliquées dans ce lynchage soient punies.

Importance de la participation citoyenne

Cette quête de justice est justifiée, seulement, elle est mal placée. Des efforts des deux côtés sont nécessaires afin de rétablir la confiance. J’espère néanmoins qu’à l’avenir cette ferveur ne s’estompe pas, car elle anime la participation citoyenne. De plus, une injustice, aussi minime soit-elle, mérite d’être rapportée, sinon le principe fondamental même de la république est bafoué.

Même dans un cadre où le système judiciaire fonctionne très bien, il arrive parfois que nous n’obtenions pas forcément justice à cause d’une faille dans la législation ou dans les procédures judiciaires en général. C’est pourquoi il est toujours primordial de faire valoir notre mécontentement pour faire réagir les élus. Il est de notre devoir d’agir pour apporter des modifications. Et nous, les jeunes, avons un rôle à jouer, car c’est notre avenir qui est en jeu. Il n’appartient pas seulement aux parents et aux aînés d’agir, nous devons également faire entendre notre voix.

Une des leçons importantes également à tirer de cette histoire est la solidarité. La mobilisation de tout le pays pour venir en aide aux sinistrées m’a stupéfaite. Bien évidemment, il y a quelques politiciens qui veulent faire des récupérations politiques, mais la majorité des citoyens a agi de bonne foi. Nous avons cru pendant longtemps perdre cette valeur ancestrale, mais cette tragédie nous rappelle que nous sommes plus forts que jamais et nous le restons à condition de rester ensemble (« izay mitambatra vato »).





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