De "l’enfer" vers l’inconnu : les jeunes migrants africains restent confrontés à la galère et à la souffrance

no picture rodrigueVOY
Inscrit le 9 mai 2011
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Cette semaine, sous l’égide des Nations Unies se tient une conférence sur le thème : " Migration des adolescents et des jeunes: Exploiter le potentiel de développement tout en atténuant les risques". La question de la migration des jeunes reste aujourd’hui encore un problème peu considéré dans sa spécificité lors de la gestion et le suivi des problèmes de migration et d’immigration des populations dans le monde. Et portant, selon le complément du Rapport sur l’état de la population mondiale en 2007 publié par le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), les jeunes représentent près du quart des migrants dans le monde entier. Mieux, si la définition de jeune inclue les personnes à partir de l’âge de 29 ans, ils représentent la moitié de tout le flux de migrants (UNFPA, 2006). L’un des continents contribuant fortement à ce phénomène qui n’est pas nouveau est certainement l’Afrique.

Avec le vent de l’indépendance qu’ont connu la quasi-totalité des cinquante-trois pays du continent africain, allant des années 1950 (avec par exemple le Soudan et le Maroc en 1956, le Ghana en 1957, la Guinée Conakry en 1958) jusqu’en 1980 (Algérie en 1962, Djibouti en 1977, Zimbabwe en 1980), les populations attendaient légitimement une amélioration de leurs conditions de vie. Après les traitements inhumains, les corvées, le travail forcé subis durant la période coloniale, elles (les populations) espéraient pour elles, pour leurs enfants et les générations à venir le développement de leurs différents pays et la garantie d’un meilleur accès aux services sociaux de base (santé, éducation, nourriture, logement, …). Malheureusement, plusieurs décennies après, la situation reste difficile, voire même décourageante dans nombre de pays qui semblent n’avoir fait aucun pas significatif en avant, ok peut-être deux d’escargot, pendant que certains de leurs voisins galopent à leur côté. Que dire des pays occidentaux qui ont consolidé leur avance et semblent à des années lumières d’eux.

Dans ces pays africains, l’une des entités qui ressentent le plus et de plein fouet cette faible progression depuis le point de départ que constitue l’accession à l’indépendance sont certainement ceux qualifiés d’"avenir de la nation" : les jeunes. Le manque d’infrastructures de formation et bien souvent d’un enseignement de qualité, la difficulté de faire reconnaître ses diplômes nationaux à l’extérieur, la pression sociale (la cherté de la vie, contrastant avec le faible niveau de revenus des parents qui limite ces derniers dans la prise en charge de leur progéniture, oblige les plus grands à vouloir être très tôt autonomes afin de se prendre en charge et de contribuer aux dépenses de la famille) constituent leur quotidien et font peser la mention "incertain" sur leur avenir. Il serait difficile de ne pas aborder la question du chômage qui constitue certainement le point le plus important : ils sont nombreux dans nos villes africaines tous ces nombreux diplômés sans occupations, sinon menant une activité loin de leur formation de base : taxi-moto, gestion de cabines téléphoniques, vente de friandises (bonbons, biscuits) et de cigarettes. Le désespoir fait partie de leur quotidien et semble désormais être inscrit dans leur CV. L’un des indicateurs de ce désespoir, de notre point de vue, est ce nombre impressionnant de jeunes en file indienne devant les écoles de Police et de Gendarmerie à chaque concours d’entrée dans ces établissements. Pensez-vous que tous sont attirés par le métier des armes et de la sécurité collective ou que la majorité cherche tout simplement une place où elle aura une garantie de revenu mensuel ? Je vous laisse le soin d’y répondre.

C’est donc dans ce contexte de survie que nombre de jeunes font le choix de l’exile pour tenter de se construire un meilleure lendemain ailleurs, tenter de "se chercher". Certains de ces jeunes font le choix de se rendre dans des pays voisins ou de leur sous-région afin de continuer leurs études, pour ceux qui en ont encore la force mentale, la volonté, et qui ont un minimum de moyens de survie. Le reste, certainement la majorité, vise la quête d’un emploi, de quelque chose à faire et qui pourrait leur rapporter des revenus. Pour eux, les choses ne se passent pas toujours comme souhaité car bien souvent la solidarité africaine a aussi évolué avec les réalités de la vie. L’adaptation aux cultures locales, la méfiance et la faible collaboration de certaines populations (tel le doublement ou triplement des loyers et autres cautions pour de petites maisons de bonnes), la jalousie des nationaux qui les considèrent comme une concurrence sur le marché de l’emploi qui reste aussi précaire partout sont autant de réalités auxquelles les nouveaux aventuriers sont souvent confrontés. Pour ce dernier point, nous avons le cas du Gabon où récemment les employés nationaux du secteur pétrolier, après une grève sur la question, ont obtenu une révision à la baisse du nombre de non nationaux travaillant dans ce milieu.

Le point de chute le plus visé par les jeunes africains dans leur migration reste le vieux continent : l’Europe. L’eldorado européen, le "derrière l’eau" comme le disent les ivoiriens (faisant référence à l’océan méditerranée qui sépare l’Afrique de ce continent) reste un mythe. Un peu comme la terre promise chez les rastas men, l’Europe est vu aujourd’hui encore comme le lieu où peuvent se réaliser tous leurs projets concourant à une réussite sociale. Pour cela ils sont prêts à tout pour y aller clandestinement : traversées à pirogue ou pinasse de la méditerranée dans la nuit noire, cachette dans les soutes ou trains d’atterrissage d’avion, dans des caisses ou autres tonneaux sur des bateaux. Ces voyages dans des conditions si difficiles et où beaucoup laissent la vie (mort par suffocation, déshydratation, faim, noyade, chute violente, froid, ou jeté par-dessus bord après découverte par le capitaine ou les matelots pour des bateaux) nécessitent le versement de forte sommes d’argent à des passeurs. Dans de nombreux cas, des familles entières, même élargies, s’endettent pour payer le voyage de celui sur qui pèsent désormais tous les espoirs d’au moins deux générations familiales. Mais bien souvent la réalité sur place est elle aussi loin de celle rêvée.

Lorsqu’ils réussissent à mettre pied sur le continent et qu’ils échappent aux contrôles des polices de frontières, la désillusion est généralement grande et totale. Ils sont nombreux qui sont obligés de vivre dans des logements associatifs (momentanément) ou dans des lieux insolites : sous des ponts, dans les bouches de métro, dans des halls d’immeuble, des espaces désinfectés, des parkings, voire même des campings spontanés. A la place d’un vrai boulot, ils sont souvent réduits à la vente de souvenir dans des espaces touristiques ouverts au public et à courir à chaque fois que des forces de l’ordre s’annonce dans les environs. Le rêve tourne au cauchemar.

A côté de ces "migrants volontaires", encore faut-il voir si les raisons qui les y poussent leur donne le choix, nous avons ceux qui le sont du fait de la guerre. Les nombreux conflits et mouvements de révolte sur le continent ont obligé et oblige aujourd’hui encore de nombreuses familles, les jeunes et adolescents y compris, à partir loin de la terre de leurs ancêtres, de là où ils ont grandi et vécu des moments importants de leur vie. C’est présentement le cas de ce afflux de personnes, dont beaucoup de jeunes, qui à la suite de la "Révolution du Jasmin" qui touche le Maghreb et le Moyen-Orient qui tentent de joindre l’Europe. Lire l’article : L’Europe doit-elle accueillir les migrants de la Révolution du Jasmin?.

La question de la migration des populations, et singulièrement celle des adolescents et des jeunes, méritent donc une prise en main plus ferme et une implication de tous les acteurs (organisation internationales, institutions internationales, ONG, Gouvernements, et les jeunes migrants eux-mêmes). La recherche d’une solution durable ne peut se faire sans une démarche participative et inclusive, c’est-à-dire avec l’implication et la participation de tous les acteurs concernés, sans discrimination. Espérons que la conférence des nations unies sur la question constituera le point de départ d’une réelle réponse globale et mieux organisée sur la question.

© UNICEF/NYHQ2010-2753/Bill Diggs, 2010, Bureau d’immigration du Gouvernement libérien pour l’enregistrement des demandeurs d’asile en provenance de Côte d’Ivoire dans la localité de Loguatuo, dans le comté de Nimba. Loguatuo est située près de la frontière avec la Côte d’Ivoire. Rodrigue KOFFI




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