Enfance rêvée, enfance volée

no picture Etudiante en école de commerce et faculté de droit, passionnée et engagée
Razan Kanaan
Inscrit le 15 août 2017
  • 5 Articles
  • Age 22

Petite, je voyais le monde au travers de mes yeux pleins de joie et comblés grâce au bonheur que mes parents m’apportaient. On vivait à Fort-de-France, en Martinique dans un grand appartement, bien aménagé, avec un grand balcon et tout le nécessaire. Je me levais donc tous les matins dans ce bel environnement, et j’allais à l’école à pied, puisqu’elle n’était pas si loin, accompagnée de mon petit frère et de l’un de mes parents. J’y étudiais les mathématiques, la littérature, l’histoire, les sciences des langues, et même du théâtre, du dessin et de la musique. Le soir, je faisais soit mes devoirs, soit si je n’en avais pas, je jouais avec mon frère ou l’une de mes amies, puis on dînait en famille, ou avec la nounou qui nous gardait quand mes parents étaient de sortie. Les mercredis, j’allais à la danse, puis j’ai arrêté pour me mettre au dessin, et ensuite au solfège et au piano, parce que j’ai eu la chance d’avoir à mon anniversaire un beau piano à queue. Les week-ends, on faisait des activités en famille. Parfois, on allait même faire du shopping avec maman, tandis que papa jouait au foot avec mon petit frère. D’autres fois, on se promenait dans Fort-de-France, ou on allait voir des amis ou de la famille. Sinon, on restait à la maison pour faire nos devoirs et jouer, ou simplement nous reposer. Je ne dis pas que tout était toujours rose, mais je dois avouer que j’ai tout de même eu une enfance relativement privilégiée. Le meilleur était quand même les vacances scolaires, parce que j’adorais voyager ! Tantôt à Rio de Janeiro, tantôt à La Havane, voire au Caire et même à Londres une fois ! On partait pour des durées diverses, mais chaque voyage avait sa saveur si particulière et ses aventures propres. On visitait beaucoup, parce que j’adorais voir les musées, mais on faisait aussi des activités plus tranquilles, parce que mon frère n’aimait pas forcément les mêmes choses que moi. J’essayais aussi de retenir quelques mots de la langue locale, en me disant que ça pourrait toujours servir plus tard. Je ramenais aussi de chaque voyage un petit souvenir, un T-shirt, une boule à neige ou un petit aimant avec les monuments principaux. J’ai donc eu la chance de voyager dès mon plus jeune âge, pas forcément toujours très loin, mais au moins, on partait, ce qui m’a permis de me forger des souvenirs à jamais.

Cette enfance, si jolie, si épanouie, j’en ai rêvé… Voyez comme je vous la raconte avec plein d’entrain, mais pourtant je n’ai pas eu cette chance… Au contraire...

Petite, je voyais le monde au travers de mes yeux pleins de larmes et de lassitude, peinée par les multiples fardeaux de la misère et de la violence, d’une enfance difficile et oisive. Je suis née à Port au Prince, en Haïti et ai grandi dans cette ville sous la période de la dictature. Mes parents, bien qu’ayant fait de brillantes études supérieures, n’ont pas pu avoir un travail décent et stable. Ils s’opposaient au régime en place et ont dû subir avec force la répression à cause de leur activisme; ce qui, évidemment, a beaucoup impacté mon enfance. On vivait presque dans la clandestinité mes 3 frères aînés et moi. On a dû utiliser un autre patronyme pour nous éviter des ennuis, étant donné que mes parents étaient en quelque sorte personæ non gratæ aux yeux du pouvoir en place à l’époque. Ma scolarité a donc été des plus laborieuses et instables. Pour me permettre d’aller à l’école tout en subvenant aux autres besoins essentiels tels que l’alimentation, l’habillement et les soins médicaux, il fallait faire des sacrifices, je ne le savais que trop bien. J’ai ainsi dû passer “deux années blanches”. Durant ces années de vaches maigres et de scolarité perturbée, je passais mes journées à aider ma mère, à faire la cuisine et pour quelques autres tâches ménagères. Ce qui me faisait beaucoup de mal est que je n’avais pas le loisir de jouer et me divertir librement avec mes ami(e)s car mes parents se sentaient constamment sous surveillance et en danger et ne voulaient donc pas nous exposer, ce qui faisait que mes frères et moi, étions de véritables casaniers, limitant nos sorties au maximum. J’étais férue de tennis et grande amatrice de danse classique, mais je me suis tout simplement contentée de regarder les prestations de ces activités à la télé et de m’y exercer toute seule, quand j’en avais l’opportunité, car mes parents n’avaient pas les moyens de me faire payer des cours. Un jour, mon père fut arrêté, torturé et incarcéré pour « offense au chef de l'Etat » au seul motif d’avoir déclaré à la radio que ce dernier et son gouvernement étaient incapables d’assurer la paix, la sécurité et la prospérité du pays. Suite à cet évènement, ma mère, mes frères et moi avions quitté Haïti pour s’exiler en République Dominicaine, un pays voisin. Là-bas, nous sommes restés une année entière dans un camp de réfugiés dans des conditions pénibles et drastiques mais en relative sécurité. Après, nous avons été relogés dans des logements sociaux, et la vie a repris son cours. Ce n’était pas vraiment une nouvelle vie, car nous étions encore marqués par ce que nous avions vécus. Je n’ai plus revu mon père. On n’a jamais retrouvé son corps. Il a certainement fait les frais de son militantisme contre le régime policier et tortionnaire d’alors. Malgré cette enfance difficile, j’ai gardé espoir, la tête haute, pour être ce que je suis aujourd’hui, une femme libre et épanouie.

Des années sont passées maintenant. J’en ai souffert, j’en ai pleuré, mais heureusement j’ai aussi eu des moments de sourire et de joie. J’ai beaucoup plus de recul par rapport à la situation, et maintenant je vous ai vous, et ça change tout. Cette enfance, j’en avais rêvé, mais on me l’avait volée, comme on m’avait volé mon père. Mais je ne me suis jamais laissée abattre. Je veux que vous fassiez la même chose mes enfants, que vous soyez toujours forts, toujours prêts à vous battre et que vous ne renonciez jamais à vos rêves.. Mes enfants, ne baissez jamais les bras, quel que soit ce que la vie vous réserve. Vous avez la chance, aujourd’hui, de vivre une enfance pérenne mais qui sait de quoi l’avenir sera fait pour vous? Battez-vous, ne soyez jamais fatalistes, et surtout, si un jour vous rencontrez quelqu’un dans le besoin, souvenez-vous de moi, rappelez-vous de cette histoire et aidez-le, comme on m’a aidé pour me permettre d’arriver jusque là.


********************************************************************************************************************


À travers cet exercice de fiction, nous, auteurs de ce texte, avons voulu montrer le contraste saisissant entre une enfance dorée et paisible et une enfance difficile, « volée ». Nous avons eu la chance d’avoir une enfance relativement agréable, enjolivée des souvenirs de voyages, loisirs et bien-être tous azimuts. Cependant, nombre d’enfants n’ont pas eu la même chance que nous. Ils n’ont pas bénéficié d’un accès complet à l’éducation et ont parfois dû faire face à la violence, au travail forcé, et à des conditions peu enviables pour leur épanouissement et leur croissance personnelle.

Aux enfants du monde entier, vous non plus, ne baissez jamais les bras, quel que soit ce que la vie vous réserve. Ce n’est pas l’âge qui compte, même très jeune, on peut faire de grandes choses, pour soi et pour les autres, si on y croit.

Pensez à Malala Yousafzai, Prix Nobel de la Paix et à son combat, à Severn Cullis-Suziki [1] qui âgée d’à peine 12 ans avait livré un vibrant discours lors du sommet de la terre à Rio en 1992 ou à de nombreuses autres personnes, illustres ou de l’ombre qui dès leur plus jeune âge se lèvent pour défendre des causes, d’une façon ou d’une autre. N’acceptez jamais qu’un de vos semblables vive le pire, si vous avez la chance d’avoir une expérience du meilleur. Sachez que c’est grâce à de tels soutiens qu’on s’en sort. Donc faites entendre votre voix, agissez chers enfants! Battez-vous, ne soyez jamais fatalistes. Comme l’a dit Elie Wiesel : “There may be times when we are powerless to prevent injustice, but there must never be a time when we fail to protest.” (Il peut y avoir des moments où nous sommes impuissants face à l’injustice, mais nous ne devons jamais manquer de la dénoncer).


Article rédigé avec Thierry Santime (http://www.voicesofyouth.org/en/users/240522). Si vous lisez cet article, n'oubliez donc pas de consulter sa page et de lire également ses autres articles!

[1] http://information.tv5monde.com/info/malala-nojoud-severn-enfants-militants-ou-manipules-4487




comments powered by Disqus