ETRE MUSULMAN(E) ET FEMINISTE?

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J’ai grandi dans une famille aux couleurs et horizons mixtes, à la fois chrétiens et musulmans.

Ma mère est musulmane. Elle ne m’a jamais parlé de féminisme. Mais je réalise que l’éducation qu’elle m’a donnée s’est articulée autour de deux points fondamentaux : d’abord, elle s’est astreinte à toujours me faire jouir de la capacité de choisir. Ensuite, jamais elle ne m’a fait ressentir qu’il y aurait des rêves, des objectifs inaccessibles en raison du fait que j’étais une femme. Outre les autres valeurs et principes qui définissent l’éducation que j’ai reçue, ces deux points sont à mon sens ce qui m’a permis de devenir la femme que je suis devenue.

Avec le recul, je m’aperçois qu’enfant, ces aspects m’étaient nécessaires ; mon environnement social déjà m’interrogeait sur la condition de la femme, de la fille, de l’épouse et de la sœur. J’ai réalisé que j’avais toujours été féministe, mais que ce n’est que récemment – très récemment – que j’en ai compris le sens profond.

Ma mère est musulmane. Elle ne m’a jamais parlé de féminisme. Parce que, m’a-t-elle dit, « je ne sais pas, pour moi c’était évident. Il n’y avait pas de raison d’en parler. » Pourtant, je pense aujourd’hui que les gouffres se cachent dans les évidences et que le propre d’une évidence est qu’il faut la rappeler constamment. Sinon, elle devient inutile et meurt. Ma mère est musulmane et elle a été, tout ce temps, une féministe remarquable qui s’ignorait.

Le féminisme, c’est à mon sens avoir la capacité de choisir. On se sait féministe quand il nous apparaît évident et essentiel de tout mettre en œuvre pour déployer et préserver l’égalité entre les hommes et les femmes et combattre toute domination non désirée sur la femme. C’est aussi être libre d’être qui l’on souhaite sans avoir à le justifier ou à le subir. C’est une définition facile à comprendre, plus difficile à accepter quand les idéaux, pluriels, se heurtent au besoin fédératif du féminisme universaliste.

Si les féminismes sont nombreux, au même titre que les sexismes, il m’apparaît nécessaire dans mes combats et engagements de ne pas perdre de vue que la liberté totale de chaque femme est la valeur la plus fondamentale et la plus suprême dans la lutte des inégalités.

C’est pourquoi je soutiens les femmes qui se battent contre le port du voile. Avant tout parce que des femmes de ma famille et du pays d’origine de ma mère et dans d’autres pays musulmans se sont battues et ont péri pour obtenir le droit de le retirer. Quand une femme se bat pour retirer son voile, je suis catégoriquement de son côté ; autant que je me tiens fondamentalement contre le fait d’interdire à une femme de ne pas porter le voile ou le hijab – qui est, rappelons, encore différent du niqab.

Tout d’abord, le port du voile peut symboliser différentes croyances et il serait réducteur de penser qu’il s’agisse uniquement du symbole de l’asservissement des femmes en Islam. Il est des musulmanes, chrétiennes et juives qui font le choix personnel de le porter. Ensuite l’interdire, ou se réclamer contre, reviendrait à se montrer paternaliste et tyrannique ; ce qui va à la parfaite encontre des fondements du féminisme.

On ne peut combattre l’oppression par une autre oppression. Et je ne sais pas si l’on peut protéger une population en la réprimant lorsqu’une lutte se veut humaniste, libertaire et égalitaire.

En France, dans la société d’experts que nous avons créée, nous devons nous méfier de la baisse d’encouragement à la prise de parole et à formuler un avis. Simone Weil disait en ce sens que c’est précisément l’absence de réflexion raisonnée du peuple qui fait naître les passions collectives, lesquelles sont systématiquement encouragées non pas par la politique, mais par les partis politiques.

Aussi, pour nous prémunir de l’illisibilité et, par extension, de l’invisibilité du mouvement féministe, nous nous devons de demeurer solidaires dans nos différences culturelles. Car l’histoire nous l’enseigne, les révolutions des peuples divisés finissent toujours par avorter. Il s’agit, pour le bien commun, de tenir à distance nos idéaux personnels qui rassurent notre propre conception du monde fantasmé afin de trouver une place dans un environnement social en mouvement et bien réel. Car les différences culturelles ne sont pas le bras armé du fondamentalisme mais bien l’incompréhension que nous leur opposons.

Il est possible d’être féministe et musulmane. J’en suis convaincue. D’ailleurs, de nombreuses musulmanes se sont illustrées dans le combat des femmes en Orient. Pour n’en citer que quelques-unes : Nawal El Saadawi, écrivaine, psychiatre et physicienne égyptienne, âgée aujourd’hui de 85 ans a écrit de nombreux livres sur l’émancipation des femmes musulmanes. Fadela M’Rabet est une féministe de la première heure en Algérie. Auteure de nombreux ouvrages comme La femme algérienne en 1965, ou encore Les algériennes, deux ans plus tard, elle animait une émission de radios dédiée aux jeunes femmes algériennes qui vivaient dans la crainte d’être mariées de force. Hoda Charaoui, en 1923, décide de retirer son voile en public dans une Egypte qui l’impose. Doria Chafik, quant à elle fonde le mouvement « Bint El Nil » - littéralement la Fille du Nil en 1948. En 1951, elle organise une marche à laquelle participe près de 1500 devant le Parlement. Les femmes pénètrent dans l’enceinte dans l’hémicycle et exigent leurs droits. Le roi Farouk accepte et la semaine suivante, les femmes égyptiennes obtenaient le droit de vote et dans la foulée celui d’être élues. En 1956, Nasser instaure le parti unique et met Doria Chafik en prison où elle mourra en 1975.

Le parcours de Shamima Shaikh, célèbre féministe sud-africaine musulmane et première femme à avoir dirigé des prières mixtes dans les mosquées, est tout simplement incroyable.

Enfin, rappelons que les Tunisiennes ont été précurseures en obtenant, avant les Françaises, la création du planning familial au début des années 60 et le droit à l’IVG en 1973.

Les femmes musulmanes savent se battre. Le féminisme musulman est simplement un vieux malade. Il ne doit pas mourir mais il ne lui est pas permis de vivre non plus. Le féminisme universel doit inclure et comprendre le féminisme des femmes musulmanes. Car j’en suis sûre, les femmes, de tout bord, seront le pont qui réconciliera l’Orient et l’Occident.

Il y a quelques semaines, j’ai discuté avec Nassima, une jeune femme voilée parisienne, rencontrée à la libraire Gallimard de la Place de Clichy. Nous avons parlé de féminisme et d’Islam. Elle m’a dit : « On fait le choix de ses chaînes. Il est évident que le port de mon voile est influencé par mon éducation et que malgré mes idéaux de femme libérée je reste encore – peut-être – assujettie à de dogmes. Mais ils sont les miens et ils me sont personnels. Cela n’empêche que j’aime voir une belle femme non voilée dans la rue et d’embrasser la lutte pour l’émancipation des femmes ».

Dans La servitude volontaire, La Boétie explique en substance que le propre du tyran, c’est qu’il ne tient sa force que de la tendance du peuple à accepter sa tyrannie ; dès lors où le peuple refuserait ses injonctions, alors celui-ci se retrouverait démuni de tout pouvoir. Les femmes ont leur part de responsabilités dans les mécanismes d’oppression établis par la domination masculine dans le monde, le système patriarcal, l’entreprise française ou américaine, le village pakistanais ou corse, du reste, dès lors qu’elles les acceptent sans les remettre une seule fois en question. Leena Yadav, une réalisatrice indienne, me disait que les femmes ont le pouvoir de changer les hommes, car avant de devenir leur subalterne, elles sont leur mère.

L’identité n’est pas un héritage. Elle est une quête. Il est possible d’être musulmane et féministe et même, musulman et féministe. Averroès, Adonis, Ounsi El Hajj, Kamel Daoud ou encore Abdelwahab Meddeb ne sont qu’une infime partie.

Lors d’un discours, Jacques Chirac a dit que « le degré de civilisation d’une société se mesure d’abord à la place qu’y occupent les femmes ». Sans doute en ayant conscience que la France n’a pas terminé sa lutte contre les inégalités politiques, sociales et familiales qui continuent de comprimer les femmes.

Enfin, « n'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » A l’orée des élections présidentielles et au regard de la tenue politique mondiale, je trouvais que citer Simone de Beauvoir était à-propos.

Inès Leonarduzzi

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