La guerre de mes 10 ans

no picture Etudiante en école de commerce et faculté de droit, passionnée et engagée
Razan Kanaan
Inscrit le 15 août 2017
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Photo Pixabay, retouchée par Camille Tardivon (https://www.behance.net/c_acontrejour)

Photo Pixabay, retouchée par Camille Tardivon (https://www.behance.net/c_acontrejour)

Quelques jours après la finale de la Coupe du monde de football de juillet 2006, perdue à mon plus grand regret par la France contre l’Italie, et alors que je passais comme d’habitude mes vacances d’été à Beyrouth au Liban avec ma famille, les choses ont basculé. En pleine nuit, un bruit fracassant se fait retentir, l'aéroport situé à quelques kilomètres de la maison est bombardé, une guerre a éclaté... Une guerre, un conflit armé, des combats permanents… qui pour l’enfant de 10 ans que j’étais à l’époque, furent une sorte de choc mais aussi de tournant.

Mon but n’est pas, ici, de rentrer dans les détails de ce conflit ou d’en faire un résumé mais plutôt de vous en raconter certains faits marquants à travers mes yeux d’enfant.

Ce matin là, alors que l’on avait prévu de se rendre chez ma grand mère habitant dans le nord, mon oncle sonne à la porte vers 6h du matin, nous réveillant et nous conseillant de partir tôt, afin d’éviter les embouteillages, oh combien interminables du Liban. Ma mère semble suspecte; mais devant l’insistance de mon oncle et puisque nous étions toutes réveillées, nous décidons de partir. On emprunte la « route de la mer » comme on l’appelle ici, chemin qui, comme son nom l’indique, longe la mer et permet d’éviter les embouteillages de l’autoroute. D’ailleurs, pour la petite histoire, comme on n’était jamais partis aussi tôt, on ne savait pas que ce chemin était à sens unique, allant d’un bout à l’autre le matin, puis inversant la trajectoire l’après-midi. On avait donc emprunté la route à contre-sens sans même le savoir, jusqu’à ce qu’un automobiliste nous le signale, étonné de nous voir nous diriger dans le mauvais sens. Après cette mésaventure, le retour sur le bon chemin, et un trajet sur l’autoroute étonnement vide, nous arrivons à bon port.

Là tout bascule.
On nous demande ce qu’on fait là, comment on a fait pour venir et si tout s’est bien passé. Incompréhension totale de notre côté. Eh bien on a pris le même chemin que d’habitude. C’est là qu’on nous dit que l’aéroport a été bombardé, et qu’une guerre a commencé. D’un coup, on comprend mieux les bruits sourds en plein milieu de la nuit, l’arrivée matinale de mon oncle, l’autoroute vide et l’inquiétude générale. Enfin au départ surtout l’incompréhension générale. C’était il me semble, comme si on avait trop tourné sur soi même et qu’on ne savait plus trop où on était. Qu’allait-il se passer ? Est-ce que ça n’allait être qu’une crise passagère comme celles auxquelles les libanais étaient malheureusement habitués ? Le mot guerre se faisait entendre, donc on s’attendait à un peu plus, sans bien savoir quoi. Il y a ensuite eu quelques jours dont je ne me souviens plus bien, puis d’un coup le retour à la réalité se fait ressentir. Des personnes sont obligées de fuir leurs maisons dans le sud du Liban, les réfugiés affluent dans la région d’origine de mon père, à la montagne, protégée par sa proximité avec un grand couvent Libanais. Nous décidons alors de nous y rendre afin à la fois de nous protéger (il faut savoir que mon père, travaillant encore ne nous avait pas encore rejoint au Liban et que ma plus jeune sœur avait à peine 5 mois) mais aussi pour accueillir ces réfugiés.

Après ce moment, s’en sont suivis des jours assez similaires, mais dont je garde des souvenirs paradoxalement très heureux. Nous étions, rien que chez nous, une cinquantaine, et mon petit village, d’habitude vide, était rempli de monde. Des ravitaillements arrivaient, et nous enfants, passions notre temps à jouer. Il nous arrivait d’évoquer la guerre, jamais totalement directement, mais plutôt par moments... en journée quand on discutait des couleurs de nos chambres et que mes nouveaux amis se demandaient s’ils retrouveraient les leurs, ou le soir quand on voyait passer des avions relativement bas et que l’on évoquait les éventuels couvre feux. Pour avoir des informations directes, ce n’était pas si facile. Les grands, les adultes disons, ne voulant sûrement pas nous préoccuper davantage, nous disaient le minimum et ne nous laissaient surtout pas regarder les infos à la télé. Un jour, voyant une vingtaine de personnes agglutinées autour de la télé sur la petite terrasse du perron, j’ai décidé que j’allais savoir ce qui se passait, et me suis cachée derrière la fenêtre donnant sur la terrasse pour voir. Je mentirais si je disais me souvenir précisément de ce que j’avais vu, mais j’en garde un souvenir de bâtiments au sol, de corps et d’atmosphère grisâtre. Je me souviens ainsi de bribes d’images de télévision. Le pire a été, je ne sais plus trop quand, l’image d’un homme qui courait en portant deux enfants en sang, morts, dans les bras. Ce n‘était pas tant l’horreur de la scène qui m’a marquée et qui m’émeut toujours aujourd’hui, mais le fait que cet homme, en le regardant bien, je le reconnaissais. Le boulanger… C’était le boulanger d’en face de chez mes grands parents à Beyrouth, chez qui on descendait presque tous les matins ou qu’au moins on observait en train de travailler quand on regardait les gens aller et venir depuis le balcon parce qu’on s’ennuyait…
Mais comme je l’ai dit, peut être parce que je n’étais qu’une enfant et qu’on ne s’en rendait pas bien compte à l’époque, alors que ces souvenirs et l’émotion qui les accompagne remontent maintenant avec le recul ; malgré tout cela et une impression permanente mais inconsciente de crainte diffuse, nous nous amusions. Nous avions la chance d’être loin des terrains de bataille, et comme à cet âge on a du mal à voir avec lucidité “l’envers du décor”(je sais bien, mais j’avais 10 ans…), cette guerre nous permettait d’être tous ensembles : personne ne devait aller travailler ou aller autre part car nous ne pouvions pas nous déplacer aisément.

Sauf un jour, qu’importe la date, à cause de (ou grâce à devrais-je dire) la visite d’une diplomate au Liban, qui a entrainé un cessez-le-feu général. C’est le seul jour où un arrêt des combats a été décrété, et pendant lequel ma mère a profité de la trêve pour se rendre à Beyrouth pour récupérer quelques affaires essentielles et le plus important peut être, des documents d’identité comme nos passeports. C’est d’ailleurs dans ces moments qu’on voit l’importance de ces petits livrets colorés, grâce auxquels les Ambassades peuvent rapatrier leurs citoyens, mais ce n’est pas notre sujet. Je vous continuerais bien mon histoire avec quelques anecdotes comme les avions qui clignotaient, lâchaient des bombes, faisaient exploser les montagnes et continuaient, ou les bâtiments que l’on avait l’habitude de voir sur la route et qui étaient explosés de l’intérieur, mais je suis arrivée au point où je voulais en venir.

Qu’importe la nationalité ou le nom de la diplomate, cette visite, cette venue diplomatique, avait le « pouvoir » de faire arrêter les conflits. C’est minimaliste, mais même avec le recul, je crois que j’analyse cela avec mon regard de fillette de 10 ans. Ca, avec toute la guerre qui suivait son cours a été un déclic pour moi. Déjà, je ne voulais pas grandir dans un monde de conflits. Je ne voulais pas que mes nouveaux amis ne puissent plus rentrer chez eux, ni que je ne puisse plus rentrer à Paris, là où j’avais grandi, et où ma rentrée en 6ème m’attendait, à cause d’un conflit de grands. J’ai aussi réalisé que le monde était plus complexe que l’on croyait, et que dans toute peine il y avait des joies et inversement. Depuis, outre m’avoir je pense rendue plus forte, cela m’a permis (plus tard je l’avoue, là encore le recul et les expériences jouent un rôle important) de découvrir ce que je voulais faire dans la vie. Je veux travailler dans la diplomatie. Je veux pouvoir aider les gens, apporter ma pierre à l’édifice, aider ces femmes et ces enfants du monde, car je crois que c’est eux qui souffrent le plus. De par mes origines, car vous l’aurez je pense compris je suis franco libanaise, j’aimerais me centrer sur la situation au Moyen Orient, une région où il y a tant à faire. Je sais que le chemin sera difficile, mais n’est-ce pas la difficulté qui nous renforce? On peut commencer à toute échelle, et je suis heureuse d'avoir fait partie de l’expérience LVDJ. Il faut y croire, il faut croire en ses rêves, surtout lorsqu’ils pourraient avoir un impact (positif je l’espère) sur le reste du monde. Encore plus en tant que jeunes, car c’est à nous d’agir, pour façonner le monde de demain, le monde de nos enfants. A vous tous, n’ayez pas peur de vous engager et d’agir. Si on ne le fait pas, qui le fera à notre place ?





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