Pour une valorisation du Kreyòl en Haïti.

Publié 16 août 2014 Avatar Nephtaly Andoney Pierre-Louis

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Apprenons à écrire Kreyòl
Image: Avokapepla.wordpress.com

Apprenons à écrire Kreyòl Image: Avokapepla.wordpress.com

La semaine dernière la page Facebook de « Voices Of Youth » a publié une photo avec cette question : « Quelle est l’importance de ta langue natale? ». Sur l’image on pouvait lire aussi : « C’est le droit d’un enfant d’apprendre la langue de sa famille ». Cela m’a tout de suite fait penser à la situation du Kreyòl en Haïti et de la problématique de l’apprentissage en français.

Quand nos ancêtres arrivèrent d’Afrique pour être soumis à l’esclavage par la France colonialiste, ils ne se comprenaient pas tous les uns les autres. Ils venaient de tribus différentes avec des dialectes différents. Le colon Blanc n’aurait aussi jamais pris le risque d’acheter un groupe d’esclaves qui pourrait facilement communiquer afin d’éviter des conspirations. Cependant travailler ensemble exigeait aux esclaves d’avoir un code commun. Ainsi le Kreyòl allait naître d’une déformation de la langue française quand ils attribuaient une image à l’assonance des mots que disait le maître. Nous utilisons pratiquement des mots français avec une prononciation particulière, agencée différemment dans des phrases et des règles grammaticales différentes. Il est fréquent aussi de trouver des mots français avec une toute autre signification en Kreyòl car on raconte que l’esclave interprétait mal parfois ce que disait le maître.

En 1804, Le Kreyòl allait être déterminant dans la lutte des esclaves de la colonie française de Saint-Domingue pour se libérer des griffes de la plus grande puissance impériale de l’époque en mettant en déroute la grande armée de Napoléon qui terrorisait l’Europe. Nous sommes ainsi devenus la première république noire indépendante. Cependant la marque de la domination coloniale allait rester imprégnée jusqu’à nos jours dans notre société à travers certains éléments comme le français dans notre éducation. Au niveau intellectuel, l’enseignement des enfants de la patrie allait être attribué, dès les premières années d’indépendance, en majorité à des missionnaires religieux catholiques venus de France. Nous avons tous accepté de laisser bannir notre langue maternelle de nos espaces intellectuels et la rétrograder en qualité de langue inférieure. Ce système éducatif n’allait pas tarder à créer plus d’inégalités dans notre société car aller à l’école n’était jamais offert à tout le monde en Haïti.

Par ailleurs, une grande partie de ceux qui ont la chance d’être scolarisés évoluent dans des conditions difficiles. Ils apprennent à résoudre des problèmes de physiques, de mathématiques et de chimies dans une langue qu’ils n’utilisent plus dès qu’ils quittent les barrières de leurs écoles. Ils étudient des phénomènes biologiques, l’histoire de leur pays dans une langue qu’ils n’utilisent même pas pour parler avec un camarade sur la cour de la recréation. Les élèves haïtiens pratiquent ce qu’on appelle l’apprentissage par cœur en répétant par exemple ce que dit le professeur en salle. Cela nous rappelle ironiquement le processus de la formation du Kreyòl entre l’esclave et le maitre. Cette méthode ne nous aide pas à comprendre et bien assimiler les notions. Nous n’osons pas poser des questions sous peine d’être ridiculisés et humiliés à chaque erreur commise en parlant français. En résumé, étudier en français pour la majorité des enfants Haïtiens, c’est presque comme enseigner à un petit français en latin. Heureusement pour ce dernier, des intellectuels français du 17eme siècle, comme René Descartes, ont décidé de démocratiser la connaissance en vulgarisant leurs œuvres en français. Ceci a surement constitué un point de rassemblement pour le peuple français et à son émancipation. La francophonie est d’ailleurs aujourd’hui un point décisif dans la politique étrangère de la France.

En Haïti, au contraire, le français a toujours été un atout pour la domination de et symbole de supériorités des élites intellectuelles. La constitution haïtienne reconnait deux langues officielles, cependant tous les documents administratifs et légaux sont en français. Le fait que 95% des haïtiens parlent seulement Kreyòl retient la grande masse dans l’obscurité et dans l’incompréhension de certaines réalités de notre société.

Des changements ont été réalisés face à cette problématique mais ils sont trop lents. Comme par exemple le MIT en collaboration avec le gouvernement haïtien travaille sur des méthodes d’enseignement des sciences en Kreyòl dans nos écoles. Mais ceci est encore à un stade expérimental. Ou encore, les votes récents au parlement des lois qui autorisent l’établissement de l’académie de la langue haïtienne[i]. Malgré cela, Cette décision n’a pas encore tout l’appui politique nécessaire pour s’implémenter rapidement.

Je ne suis pas pour autant pour une éradication complète du français dans l’enseignement en Haïti. Je pense que le fait de pouvoir s’exprimer en plusieurs langues vous offre plus d’ouvertures sur le monde. Si non, Je ne pourrais pas profiter de cette belle opportunité de stage avec La Voix des Jeunes. Le français peut continuer à être enseigné dans tous les niveaux des études classiques et même supérieures comme un cours avec des méthodes efficaces. Mais l’écolier et l’étudiant Haïtien se sentiront toujours plus à l’aise dans une classe où tout le monde parle Kreyòl. Ils comprendront plus rapidement ce qu’ils lisent dans un livre. Ils participeront plus en posant plus de questions. Tout ceci portera une solution à ce vieux système de tout mémoriser par cœur qui ne permet au final de ne rien apprendre vraiment.

Mon grand-père m’a toujours dit que « parler français » est un « fardeau » pour les haïtiens. Pour être pris au sérieux, ils se sentent toujours dans l’obligation de s’exprimer dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Ils ont toujours peur de faire des erreurs car notre société ne les tolère pas. Un très faible pourcentage d’haïtiens, formés ou pas, vous diront qu’ils sont parfaitement à l’aise en français. Grand-père m’a toujours conseillé de toujours prendre la parole en publique en Kreyòl, ceci me libérera de toute pression et je pourrai dire vraiment tout ce que j’ai à dire.

De même, la valorisation du Kreyòl dans toutes nos activités permettra l’implication et la participation de tous les haïtiens sur tous les points (Politiques, économiques, sociales) et les prises de décisions dans leur pays. Car ils y verront plus clair. En allégeant ce « fardeau », notre société pourrait surement aller plus vite sur les rails du développement.


[i] Les experts linguistiques entretiennent un débat pour ne plus appeler notre langue “ Kreyòl” mais de préférence “Haitien”. Car le mot « créole » désigne aujourd'hui un système linguistique autonome, d'origine mixte, issu du contact d'une langue européenne avec des langues indigènes ou importées (Antilles), devenu langue maternelle et langue principale d'une communauté. Péjorativement, une langue créole est une langue inferieure ou barbare. Donc pour donner toute l’importance à notre langue, nous parlons tous Haïtien.



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