Toujours dans la rue malgré toutes ces lois!

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Sena Ciss
Inscrit le 14 août 2017
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Crédit photo : Moussa Sow/Afp

Crédit photo : Moussa Sow/Afp

Je déambule dans les rues de Dakar, seul comme à l'accoutumée, indifférent au bruit des voitures et des passants, je me faufile entre eux. L'asphalte, encore fraîche de la rosée du matin, lénifie mes pieds nus lacérés. Cela fait une semaine que je n'ai plus mes sandales, mon oncle me les a arrachées car je ne ramène plus assez d’argent à la maison. Il les a offertes au nouveau qui est arrivé hier de la Guinée. Quel triste cadeau de bienvenue. Je me souviens que moi aussi à mon arrivée, je fus cajolé et bien traité, on me fit même sortir pour visiter la ville. Je me suis extasié alors devant Dakar. A partir de la mythique place de l'indépendance où je me régalais pour la première fois d'une barbe à papa, on a longé l’avenue George pompidou pour déboucher sur Sandaga: ces rues vibrantes et animées de marchands ambulants nous ont conduit jusqu'aux Allées Pape Gueye Fall. Nous avons dépassé la grande mosquée de Dakar, longé l’avenue Malick Sy pour terminer par la calme et paisible corniche. On s’est arrêté devant la porte du millénaire pour contempler l’océan: pour un fils de paysan comme moi, ne connaissant rien que sa daba et les terres rouges de son village, ce spectacle m’a procuré béatitude et extase.


Le nouveau était venu accompagné de sa mère, comme je le fus de la mienne repartie pleine d'espoir que son fils allait recevoir une excellente éducation. J'imagine sa torpeur lorsqu'elle apprendra que son fils en place de mémoriser le saint coran arpentait les artères de la capitale Sénégalaise, muni d'un pot usé de tomate et vêtu d'habits sales, pour aller recueillir quelques francs CFA pour son "frère": Frère car celui-ci habite le village voisin et qu'en Afrique, on est de la même famille lorsqu'on est voisin, de la même ethnie ou lié par des alliances de quelque nature que ce soit. Ainsi depuis deux ans, chaque matin, je vais à la quête de la somme de 500 fcfa.

Absorbé dans mes souvenirs, je marchai à vive allure et ne remarquai pas les appels d'Abdou, mon compagnon de rue. Il a dû hausser le pas pour me rattraper. On était arrivé enfin à notre coin, à la hauteur du feu rouge là où il était plus facile de se faire rapidement de l'argent que de faire le tour des maisons et quartiers. Et ainsi débuta notre journée.

Abdou est le premier ami que je me suis fait dans la rue et c'est le seul jusqu'à présent d'ailleurs. Il m'a repéré dès le premier jour perdu entre les immeubles et intimidé par quelques petits qui s'étaient aperçus de ma mine d'étranger. Il m'a initié à la rue, c'était son monde à lui car il y est né. Sa mère, une attardée mentale qui glanait dans les rues de la capitale fut enceintée et abandonnée à elle même. L'auteur est inconnu et probablement fait partie de ceux là qui ont cru aux dires d'un charlatan les promettant monts et merveilles s'ils arrivaient à partager leur couche avec une démente. A sa naissance, il avait été recueilli par une mendiante prise de compassion qui s'est occupée de lui tant bien que mal. Aujourd'hui la vieille assaillie par l'âge, Abdou vient à son secours et parcourt avec moi les rues de Dakar pour ramener le pain à la maison.


La journée est partie pour être bonne et comme chaque début de semaine, il y a beaucoup d'embouteillages. Le temps de quelques minutes, on se faufile entre les voitures, nos voix rendues frissonnantes pour l'occasion, on interpelle les conducteurs pour quelques pièces d'argent. A chaque fois qu'une vitre se baisse pour que soient déposées sur ma main des pièces d'argent, je me demande ce qui anime ces personnes au fond d'elles-mêmes. Est-ce par bonté qu'elles nous offrent ces pièces? Où plutôt pour qu'on cesse de les héler,de les importuner dans la rue? Ou encore veulent-elles tout simplement soulager leur conscience? Je me pose ces questions car il est difficile de croire que dans un pays de croyants, des enfants soient maltraités à la vue de tout un chacun.


Pourtant en fin juin 2016, le gouvernement avait pris des mesures pour nous faire sortir de la rue. D'après certaines ONG, on était plus de 80000 enfants dans la rue et ça c'était trop. J'aurai aimé être retiré de la rue mais notre maître jouant au plus fin avec la cellule de protection de l'enfance, nous faisait sortir tard dans la soirée ou plus tôt le matin. Juste une centaine a pu être sauvée.


Mais que fait la population à part s'indigner de temps à autre, livrer quelques dons à des centres? Si tout bonnement on évitait de nous emmener dans la rue au lieu de chercher des solutions pour nous en faire sortir. Si on prévenait plutôt que de guérir..

Je me souviens de Ramata, cette jolie jeune fille de trois à deux ans notre aînée qu'on a découvert sur le pavé de notre fameux angle endormie tôt le matin. Elle n'était pas une fille de la rue, elle n'était pas dans les mêmes conditions que Abdou et moi: elle avait deux parents bien vivants et qui de plus habitaient quelque part dans Dakar. Elle avait bien une chance de s'en sortir. On se demandait toujours comment elle a pu se retrouver à dormir sous la belle étoile. Ce n'est que quelques mois après qu'elle nous a raconté qu'elle a été abusée par son propre père. Ne pouvant plus supporter ses assauts, elle s'en est ouverte à sa mère. Celle ci l’a taxée de menteuse et lui a conseillée même de se taire si ce qu'elle disait s'avérait être vrai. Car on ne doit pas jeter l'opprobre sur la famille. Elle a finalement fugué pour être en paix disait-elle.

Son histoire m'a fait longuement réfléchir sur la responsabilité de la société quant à notre sort. Peut-elle nous faire sortir de la rue si parfois elle est la raison qui nous y amène ?


Des lois se font et se défont, des mesures se prennent puis deviennent caduques et notre situation ne change pas. Ne devons nous pas parler à ma mère par exemple, aux parents de Ramata, ou à cet homme qui a abusé de la maman d'Abdul ?

Un klaxon me fit revenir à moi même, ces temps-ci je pense trop pour un petit talibé, j'imagine les cadres de ce pays y ont déjà pensé sans doute que c'est pas la bonne solution. Que sais je?

Je ferai mieux de rassembler les 500 francs CFA de mon oncle avant le crépuscule.


A travers ce récit imaginaire, nous sommes entrés dans l’univers d’un enfant de la rue, le temps d’une journée, qui nous a délivré ses ressentiments les plus profonds et se questionne quant à son sort. Il a aussi partagé avec nous les histoires de ses amis.

La vérité est qu’ils sont nombreux à son image, dehors dans les rues de Dakar, avec des vécus aussi poignants qui attendent d'être sauvés. Et à défaut de l’être, la société doit éviter de grossir le rang des enfants de la rue en privilégiant une éducation de proximité afin de ne pas dépayser les enfants de leur environnement.

Ainsi à côté d’une réforme des “daara” (écoles coraniques) qui est nécessaire, il faut une assistance psychologique que ce soient dans les écoles ou dans les foyers. En effet les enfants doivent pouvoir s’exprimer et être entendu afin de pallier le plus tôt à tout mal être ou abus. Et aussi L’état doit être capable d’assister les personnes vulnérables présentes dans les rues afin que leur progéniture ou proche ne demeure dans la rue car elle n’est forcément pas la bonne chose pour eux.


sources: http://www.rfi.fr/afrique/20160701-senegal-patrouilles-sortir-enfants-rue-talibes-etats-mendiant-cen...





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