Une femme d’exception dans la lutte contre le sida en Côte d’Ivoire

Publié 2 juillet 2011 no picture Rodrigue Koffi

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Dans la lutte contre le sida en Côte d‘ivoire, plus précisément pour ce qui est de l’accompagnement des personnes touchées par cette pandémie (enfants et adultes infectés, orphelins) et leurs familles, il existe des personnes de référence. Leur engagement et leur audace à l’action ont fait d’eux des leaders et précurseurs dans une réponse associative qui s’adapte régulièrement aux réalités évolutives que posent les conséquences du sida. Madame Penda Touré Diagola, Directrice Exécutive du Centre Solidarité Action Social (Centre SAS) de Bouaké (centre de la Côte d’Ivoire) fait certainement partie de cette liste de personnes ; en tout cas, de mon humble avis.

Assistante Sociale de formation, Penda Touré Diagola était fonctionnaire d’Etat et travaillait dans l’accompagnement des personnes touchées par la lèpre. Mais l’inquiétude générale que suscitèrent la découverte des premiers cas et surtout la propagation du sida en Côte d’Ivoire va aussi la toucher.

Dès le début des années 1990, avec plusieurs autres personnes dont Joseph Essombo, un médecin dont l’engagement ne fait plus l’objet de démonstration aujourd’hui, elle participe à la création de Renaissance Santé Bouaké (RSB). Il s’agit d’une ONG qui au départ avait pour objectif de participer à la prévention en sensibilisant les populations sur les dangers et sur les modes de protection contre les Maladies Sexuelles Transmissibles - MST - (aujourd’hui transformées en Infections Sexuellement Transmissibles - IST -) et le VIH/sida. Il est important de rappeler que c’est cette structure qui a mis en place les premiers Clubs MST-VIH/sida dans les établissements scolaires, animés par des collégiens et lycéens sous la supervision d’un Enseignant ou Educateur.

Mais cette expérience ne suffit pas à satisfaire son sentiment d’engagement. Alors que la quasi-totalité des acteurs (autorités, partenaires au développement) parlait essentiellement prévention, elle a fait partie de ceux qui attiraient l’attention des uns et des autres sur la nécessité d’une action de prise en charge des personnes infectées et de leurs proches, surtout les enfants. Et l’opportunité se présenta à elle. Un projet pilote sur l’accompagnement psychosocial des personnes vivant avec le VIH et des enfants touchés est annoncé dans trois pays africains, dont la Côte d’Ivoire. Et la ville de Bouaké est choisie pour l’expérience ivoirienne. Il s’agit du Projet SAS (Solidarité Action Sociale). Malgré ses demandes, sa hiérarchie refuse de l’autoriser à travailler sur ce projet tout en restant Agent de l’Etat. Elle décide alors de se lancer dans cette aventure associative en tête de l’équipe projet, en acceptant du coup d’abandonner son statut de fonctionnaire en mai 1995. C’est certainement la plus grande décision de sa vie.

A la fin de la période de pilotage, le "Projet SAS" Bouaké (Côte d’Ivoire) émerge du lot du point de vue de la qualité des résultats obtenus. Les deux autres sites disparaitront pour des problèmes qui leurs sont propres. La détermination malgré les difficultés a permis à Penda Touré Diagola et à toute son équipe de convaincre des partenaires de les soutenir dans leur transformation en ONG de soutien psychosocial des personnes vivant avec le VIH et leurs familles.

Convaincue de la nécessité d’un plus grand engagement au plan politique et institutionnel pour la cause des enfants touchés par le sida, elle s’associe avec des personnes sensibilisées et engagées dans la lutte à divers niveaux et tous mettent en place la Cellule de Réflexion sur les Orphelins du Sida (CEROS) fin 1999-début 2000. Les propositions de ce cadre de travail vont intéresser les Responsables de l’ex Programme National de Lutte contre le Sida (PNLS), des partenaires au développement tel que l’UNICEF et la Banque Mondiale. Ce travail et la détermination de cette équipe seront le point de départ d’un processus qui conduira à un engagement plus clair des autorités ivoiriennes et de ses partenaires sur la question. Cela se traduira par la création en 2003 d’un Programme National de prise en charge des Orphelins et autres Enfants rendus Vulnérables du fait du VIH/sida (PN-OEV).

Avec le déclenchement de la crise en septembre 2002, elle choisit de rester sur place à Bouaké, devenu fief de la rébellion. Face à la situation humanitaire difficile avec le décès de plus d’une dizaine de ces bénéficiaires en quelques jours, Penda Touré Diagola décide d’agir. Elle fait le rappel des membres de son personnel restés sur place et des différents responsables de structures associatives partenaires pour relancer la machine. Et c’est depuis son domicile, momentanément transformé en un quartier général de la Croix Rouge, que les choses sont coordonnées : distribution de denrées alimentaires aux populations, pas uniquement aux familles que suivait sa structure, visites de terrain au sein des familles pour évaluer les besoins, …. Ce travail se faisait soit avec des mobylettes flanquées d’un tissu blanc ou à pied. Elle décide de rencontrer les autorités militaires de la rébellion pour leur expliquer ses actions et obtenir l’autorisation de reprendre ses activités avec l’ouverture de sa structure. Ce qu’elle obtient.

Très rapidement une réorganisation est mise en place pour gérer les urgences où le volet médical figure en bonne place : organisation de consultations médicales au quotidien, mise en place d’une équipe de soins à domicile, recherche de médicaments pour la pharmacie communautaire…. L’idée étant de remplacer au mieux l’Hôpital de Jour, le service au niveau du CHU qui s’occupait des personnes vivant avec le VIH et qui a fermé ses portes avec le conflit. Grâce au soutien de ses partenaires techniques, financiers et associatifs, un désastre humanitaire au niveau des PVVIH a été évité.

La décision de rester sur place, dans la "zone de guerre" , comme a été longtemps qualifiée la partie du pays occupée par la rébellion, ne lui fit pas que des amis. J’ai encore en mémoire la mise au point qu’elle a du faire lors d’un Séminaire national d’élaboration d’un plan d’action triennal en juillet 2003. En effet, après un voyage éprouvant de quinze heures dans un car de transport en commun, nous sommes ouvertement traités de "rebelles" par certains responsables de structures du Sud. Tout simplement pour être restés sur place pour faire notre travail qui est de contribuer à une qualité de vie des familles affectées par le VIH/sida. Profitant d’un temps de parole qui lui était offert, elle dit : « ce sont des hommes qui vivent dans cette partie du pays. Et si faire notre travail c’est être des rebelles, c’est que vous vous êtes trompés de combat ». Le débat était clos.

Aujourd’hui, le Centre SAS est devenue la principale structure de prise en charge psychosociale et médicale des personnes vivant avec le VIH/sida et leurs familles dans le nord du pays. En plus de Bouaké, elle dispose d’une antenne dans le Nord du pays. Penda Touré est une dame de conviction et dont le mérite n’est plus à démontrer. Après avoir reçu le Prix International 2005 de Sidaction, une association française, c’est l’Etat ivoirien qui l’a décorée en 2008.

Depuis le début de mon engagement associatif il y a déjà un peu plus de onze ans, et dans le cadre de la collaboration inter-associative, j’ai cette chance de côtoyer, de travailler mais surtout d’apprendre auprès de cette grande dame. Je n’ai pas toujours partagé toutes ses réflexions, je me suis même permis d’avoir quelques désaccords avec elle sur certains sujets. Mais son engagement et sa capacité à repousser les limites et les difficultés me fascinent en permanence et inspirent plus d’une personne.

C’est à cette dame d’exception que j’ai souhaité rendre hommage parce qu’elle le mérite. J’espère que la femme discrète, ne recherchant pas coûte que coûte les honneurs, qu’elle est ne trouveras pas de mal à cela.

@Image http://osi.bouake.free.fr/?Prix-2005-du-Sidaction-le-Centre /// Madame Penda Touré Diagola (en pagne à gauche) recevant des mains http://osi.bouake.free.fr/?Prix-2005-du-Sidaction-le-Centre de le Prix International 2005 de Madame Jeanne Gapiya-Niyonzima, Présidente de l’Anss (association de lutte contre le sida au Burundi), le prix International Sidaction 2005 à l’Hotel de Ville de Paris (France) en juin 2005.




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