Les Kadogos, ces "enfants-soldats" sacrifiés

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Enfant soldat RDC
Un enfant soldat photographié le 06 janvier 2015 à Aveba, dans la Province Orientale de la RDC

En 1997, lorsque les troupes de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération) marchaient vers Kinshasa en République Démocratique du Congo (RDC) pour renverser le régime de Mobutu, on découvrait parmi les combattants, des gamins, armes à la main, vraisemblablement décidés à en découdre. Je dois dire qu’à ce moment-là, je n’avais que 3 ans, il va sans dire que je n’en garde pas de clairs souvenirs, outre les images d’archives et reportages audio-visuels que j’ai pu regarder. Néanmoins, quelques années après, ce phénomène d’enfants soldats a fort malheureusement persisté. Je garde en mémoire des scènes surréalistes de jeunes enfants, en tenue militaire, fusil à l’épaule et dont le regard fulminant, loin de refléter l’innocence de l’enfance vous plonge dans l’émoi. Selon des données de 2015, le gouvernement congolais estime à 3662 le nombre « d’enfants concernés par le recrutement et l’utilisation par les groupes armés.» en RDC.[1]

1- Arrachés de l’affection des leurs---Déracinés

Ces « enfants-soldats » sont enrôlés dans des groupes armés et bien souvent contraints de quitter leur famille, d’abandonner leurs études pour aller vivre dans des casernes, parfois à des centaines de kilomètres de leur lieu d’habitation originel. C’est parfois un aller sans retour, tant le risque de passer l’arme à gauche est considérable au cours des combats, a fortiori lorsqu’il s’agit d’enfants, qui n’ont pas reçu de formation classique dans le métier des armes. Ceux qui ont la chance de revenir dans le domicile familial après l’aventure sont bien souvent déboussolés, métamorphosés- en ceci que leur nature d’enfant ou de mineur se trouve dépouillée par l’expérience rude et troublante du combat-. Aujourd’hui encore, des enfants sont embrigadés dans des groupes rebelles. C’est le cas de la milice Kamwina Nsapu qui, selon plusieurs rapports d’experts de l’ONU recrute des enfants pour le combat[2]. Ce qui est très regrettable, c’est que certains de ces enfants se retrouvent enfants de la « rue » ou « shégués », en lingala. Nombre d’entre eux se voient éconduire ou « remercier » après avoir risqué leur vie dans le combat, sans qu’on ne daigne leur offrir des perspectives plus reluisantes. En l’état, la réintégration dans la société civile n’est que plus complexe.

Néanmoins, les plus entreprenants essaient tant bien que mal de s’en sortir après la périlleuse aventure. J’ai à ce propos une anecdote à partager. Lors de mon dernier voyage à Kinshasa, ma ville natale, l’année dernière, je me suis rendu chez un « coiffeur de rue », autrement dit, un de ces nombreux coiffeurs qu’on trouve dans la mégalopole kinoise, qui peut-on dire, pratiquent leur activité à l’air libre, ne disposant pas d’un salon de coiffure conventionnel, mais se contentant d’une simple tente. Lors de notre discussion, il m’a révélé qu’il était un ancien « kadogo » ou « enfant-soldat », me confiant qu’il était de ceux qui ont parcouru des kilomètres jusqu’à Kinshasa où ils ont définitivement fait tomber le pouvoir du président Mobutu. Le jeune homme a d’ailleurs une mobilité réduite, une des séquelles visibles de cet épisode de sa vie. Il était dépité, décontenancé et furieux du fait que les primes et compensations qui leur avaient été promises n’ont pas été accordées jusqu’à présent. J’ai néanmoins beaucoup apprécié son courage, son optimisme et son abnégation au travail. Il m’a dit : « Malgré les difficultés, on tient le coup, on se dit que demain sera meilleur qu’aujourd’hui et on ne baisse pas les bras ». Aussi : « Vous qui avez la chance d’étudier, prenez vos études au sérieux et ne nous oubliez pas, nous jeunes déshérités ». J’avais une vive émotion ce jour-là mais j’ai été réconforté de constater la bravoure de ce jeune homme et je me suis senti privilégié par rapport à tous ces enfants qui n’ont pas eu la même chance que moi. Ce moment fut aussi une occasion de me rappeler qu’il est important de porter le message de ces jeunes déracinés, abandonnés à leur sort dans les différents cénacles où je peux le faire.

2- Éducation et avenir hypothéqués

Dans ces circonstances, ces enfants ne jouissent pas d’un droit qui leur est garanti par la Convention des Nations-Unies relative aux droits de l’enfant en son article 28: il s’agit du droit à l’éducation. Les effets du manque d’éducation sont très négatifs aussi bien pour l’enfant que pour la société à moyen et long terme : moindres perspectives d’emplois, revenus faibles, contribution faible à la production et la croissance économique, plus généralement le citoyen moins éduqué est davantage susceptible de subir les risques sociaux (pauvreté, maladie, assistance sociale, chômage…) que ceux qui ont reçu une certaine éducation et qui, en moyenne peuvent avoir une meilleure qualité de vie. Évidemment, ce n’est pas ici une généralisation mais une tendance forte.

3- Séquelles post-conflit

Les séquelles post-conflit sont nombreuses. De nombreux travaux empiriques ont démontré que ces enfants-soldats éprouvent des troubles mentaux ou psychologiques, lorsqu’ils n’ont pas simplement contracté une maladie physique durant les combats. Le problème est que dans mon pays, les structures pour encadrer ces jeunes gens manquent, sont en déficit par rapport aux cas potentiels nécessitant suivi et encadrement[3]. Le jeune homme dont j’ai évoqué la rencontre lors de mon séjour au pays m’a semblé nécessiter un suivi auprès d’un intervenant. Non pas que j’ai eu l’impression qu’il n’avait pas les pieds sur terre ou qu’il souffrait d’un traumatisme aigu mais j’ai eu le sentiment que les péripéties relatives à son parcours d’enfant soldat étaient encore comme chevillées à son esprit, qu’il avait comme une sorte de blessure intérieure, encore profonde, qu’il reste à cicatriser.

Je pense qu’il ne faut jamais désespérer de lancer des appels, initier des campagnes et mener des actions pour lutter contre le recrutement des enfants dans des groupes armés. Concrètement, je pense que l’accès à l’éducation et à un niveau de vie acceptable est le meilleur moyen de combattre ce phénomène car la plupart des enfants qui sont recrutés dans ces groupes sont ceux qui errent dans les rues, oisifs et livrés à leur propre sort. Comme l’écrivait d’un ton assez sarcastique Ahmadou Kourouma dans son roman Allah n’est pas obligé : « Quand on n’a plus personne sur terre, ni père, ni mère, ni soeur et qu’on est petit, un petit mignon dans un pays foutu et barbare, où tout le monde s’égorge, que fait-on ? Bien sûr, on devient un enfant-soldat, un small-soldier pour manger et pour égorger à son tour, il n’y a que cela qui reste ! ». En plus de l’accès à l’éducation, il est nécessaire de promouvoir et d’améliorer les conditions des centres de réinsertion sociale au profit des ex-enfants soldats, tout en luttant également contre la stigmatisation de ceux-ci.

Veillons à protéger nos enfants de l’embrigadement et du déracinement! La place des enfants est à l’école ou dans les cours de jeux et non pas dans des casernes militaires.

 

[1] « 6 questions pour comprendre la problématique des enfants soldats en RDC ». Février 2017. http://reliefweb.int/report/democratic-republic-congo/6-questions-pour-comprendre-la-probl-matique-des-enfants-soldats-en

[2] « L’ONU préoccupée par « des violations graves » des droits des enfants ». Juin 2017. http://www.la-croix.com/Monde/RDC-ONU-preoccupee-violations-graves-droits-enfants-2017-06-14-1300855011

[3] http://www.jeuneafrique.com/365019/societe/rd-congo-15-ans-apres-calvaire-ex-enfants-soldats-enroles-de-force-thomas-lubanga/

 

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