Lettre ouverte à la société : protégeons nos filles

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Photo Prise par Kova Digital Photography lors d'une séance de discussion avec les filles bénéficiaires du Programme Académie des Jeunes Filles Leaders à AVRANKOU

Je n’ai pas choisi de m’adresser au président de la République, à un ministre, à un maire, ni à un mécène car je pense qu’avant d’être tout ceux que je viens de citer, ils sont ou représentent pour quelqu’un dans cette société une mère, un père, une tante, un oncle, une sœur, un frère, un(e) ami(e)s.

Chère société, parents, tantes, oncles, sœurs, frères, ami(e)s, en 2018, nos filles ont été violées, battues, données en mariage forcé. Nos filles dans les rues ne sont pas en sécurité. Des regards pervers, des instincts animaux se dirigent vers nos filles. En 2018, nos filles ont été chosifiées, traitées comme des objets, des êtres faibles, des filles aux mœurs légères. 2019 est une nouvelle chance de nous racheter. Nous devons protéger nos filles. Protéger nos filles des collectionneurs d’hymen de petites filles, des sadiques qui les battent, des profiteurs, de toute personne qui cherche à profiter de leur vulnérabilité. Nous devons outiller nos filles à dire non, à s’estimer assez, à cesser d’être un paquet de viande, mais plutôt un être humain qui a une voix.

Chère société, parents, tantes, oncles, sœurs, frères, ami(e)s, dans les rues, des personnes viennent toucher les seins, les fesses de nos filles et prennent la fuite. Dans les milieux d’apprentissage, nos filles sont influencées par des jeunes garçons malintentionnés et sont menacées par une grossesse précoce qui risque de freiner leur apprentissage. Dans les maisons familiales, des personnes usent de leur influence pour coucher avec nos filles sans leur consentement. Dans les écoles, nos filles sont vulnérables, livrées aux harcèlements, aux violences psychologiques. Dans les villes, les villages, nos filles sont convaincues que la seule manière d’être femme c’est d’avoir des fesses bombées, des poitrines assorties et des lèvres pulpeuses. Nos filles sont vulnérables.

Chère société, parents, tantes, oncles, sœurs, frères, ami(e)s, c’est avec un cœur serré que j’ai pris mon stylo et mon calepin pour vous dire la flamme qui embrase et consume nos filles. En décembre 2018, on m’a raconté l’histoire d’une fille qui vivait avec sa tante. Cette fille a été envoyée au moulin pour faire écraser du maïs. Au moulin, elle a été attendrie et endormie par le meunier de je ne sais quelle manière pour ensuite coucher avec elle. Quand je suis allée rencontrer cette fille des jours après que j’ai été informée de cette histoire, toute la communauté proférait des insultes, des paroles blessantes de toute nature à l’endroit de la fille pendant que le meunier convoitait peut-être déjà une autre petite fille. J’ai tellement eu envie de crier « Non, vous vous trompez de cible. C’est le meunier le problème, pas la fille ».  Mais de  quel œil me regarderont-t-ils ? Comment prendront-ils mon raisonnement ? Aussi brûlante qu’était ma colère, j’ai dû la ravaler pour ensuite discuter calmement avec la tante de cette fille. En ce début de l’année 2019, cette même fille devait déjà être promise à un homme dont les enfants ont déjà des enfants. Pourquoi? La famille craint la honte, l’opprobre qu’une grossesse inopinée et sans père. « C’est un homme responsable, âgé et expérimenté. Elle sera heureuse avec celui-là qui va prendre soin d’elle » m’ont-ils dit. Seule contre une communauté qui pense autrement les choses, la tâche de les convaincre n’a du tout pas été facile. Aujourd’hui, du moins pour l’instant avant que la famille ne change encore de version, cette fille peut respirer et penser à un autre avenir que celui de se cramponner au lit d’un homme de la génération de son grand-père.

            Chère société, parents, tantes, oncles, sœurs, frères, ami(e)s, c’est avec amertume que j’ai pris mon stylo et mon calepin pour vous dire les idées qui détruisent et anéantissent l’espoir de nos filles. En 2018,  j’ai connu une jeune femme. Elle doit avoir la vingtaine. Elle est coiffeuse. Sa mère est divorcée. Elle habite avec son père. Celui-ci, à cause de la précarité des conditions de vie, l’a donné en mariage à un homme. Chez ce mari, elle est restée affamée. Les soirs, il fallait assouvir les pulsions sexuelles de ce dernier. Un jour elle a fui de la maison. Elle a vu un taxi à qui elle a dit qu’elle est à la recherche d’un abri ou d’un mari qui saura prendre soin d’elle et la traiter comme un être humain. J’ai rencontré cette fille dans sa quête de mari. J’ai discuté avec elle. Mais elle était convaincue que le mieux à faire, c’était de trouver un mari. Je lui ai tout dit car je voulais l’aider à continuer son apprentissage, avoir un diplôme, ouvrir son atelier et se marier ensuite. Mais de toute son âme elle croyait que le mieux à faire était de trouver un mari qui saura prendre soin d’elle comme son père le dit. Et je l’ai regardée partir à la recherche d’un mari.           

Chère société, parents, tantes, oncles, sœurs, frères, ami(e)s, vous êtes les premiers garants de la sécurité de nos filles. Je vous implore, nous devons protéger nos filles. Nous devons représenter pour nos filles, des refuges, des secours, des mécènes, des mains qui viennent à la rescousse et non des bourreaux. Nous devons comprendre aujourd’hui les menaces qui pèsent sur nos filles dans les sociétés et s’engager à les protéger.

Que vous soyez à Cotonou, à Porto-Novo, à Abomey, à Parakou, à Savalou,  à Natitingou ; Que vous soyez dans les champs, les vallées, les montagnes, les plaines, sous le soleil ou sous la pluie, j’espère que le contenu de cette lettre d’oreille en oreille, arrivera à effleurer vos tympans.

Chanceline Gwladys Mevowanou, Activiste béninoise contre les mariages forcés et les grossesses précoces chez les filles.

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